Là où la recherche publique s'égare

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produits chimiques

Il y a peu, je me suis rendue à un colloque rassemblant des chercheurs académiques sur le thème des biomolécules. J'espérais m'informer sur les récentes innovations en matière de chimie biosourcée. Cependant, je n'y ai pas vu la moindre molécule naturelle : il ne s'agissait là que de "biomolécules" de synthèse. J'y ai aussi pris conscience de mon décalage avec certaines pratiques de recherche publique, dont je suis pourtant issue. J'en suis sortie furieuse. Voici mon coup de gueule.

Utilisation abusive du terme "biomolécules"

Une biomolécule est un composé organique que l'on retrouve dans les organismes vivants. Il s'agit par exemple des acides aminés, protéines, glucides, lipides, acides nucléiques... toutes ces familles de molécules essentielles à la vie, qui possèdent un rôle dans le métabolisme des organismes vivants.

Les chimistes organiciens ont appris à synthétiser artificiellement ces structures moléculaires naturelles. Ces synthèses réalisées à partir de briques moléculaires issues de la pétrochimie, à grand renfort de solvants et de réactifs chimiques, produisent une quantité importante de déchets. Les chercheurs s'évertuent à assembler leurs briques moléculaires à tout va, pour fabriquer des structures chimiques issues de leur imagination pour d'hypothétiques applications. Mais cette chimie n'a de "biomolécules" que le nom, utilisé, selon moi, de façon abusive, puis qu'il n'y a rien de biologique dans tout ceci.


Duperie à la "chimie verte"

Par ailleurs, certains chercheurs en "biomolécules" sont tentés de se vanter de pratiquer une chimie respectueuse, sous prétexte qu'ils miment des structures du vivant. La chimie durable porte un nom, celui de "chimie verte". Voici quelques uns des 12 principes sur lesquels elle repose :

  • l'économie d'atome (un maximum d'atomes utilisés dans la synthèse doivent être incorporés dans le produit fini),
  • une faible production de déchets,
  • l'utilisation limitée de solvants,
  • l'utilisation de matières premières renouvelables
  • l'utilisation préférentielle de réactions de bioconversion (synthèse biologique) ou catalyse...

On en est bien loin ! Pourtant, sous couvert d'un seul de ces principes, il serait possible d'obtenir un financements dédié à l'innovation en chimie verte, tout en continuant de pratiquer la chimie de synthèse traditionnelle au laboratoire. Cela se perçoit lors des conférences, par le décalage entre les belles introductions pleines de promesses et les réalisations présentées par la suite.


Pragmatisme défaillant (parfois inexistant) de la recherche académique

Malheureusement, ce n'est pas tout... A plusieurs reprises, je me suis retenue d'intervenir face aux stratégies présentées par certains chercheurs. Voici quelques exemples de ce que j'ai pu constater :

Exemple 1 : Des chercheurs coupés du monde extérieur

Un chercheur synthétise des molécules pour lutter contre le paludisme. Il synthétise une bibliothèque d'une centaine de molécules qu'il teste sur l'agent pathogène et n'obtient que des activités très modérées. Ne parvenant pas à saisir comment il a choisi la structure de ses molécules, je lui demande sa source d'inspiration : il a choisi ces molécules car il maitrise leur synthèse et qu'elles ressemblent vaguement à des molécules naturelles que l'on rencontre parfois dans des éponges... Pourquoi ne suis-je donc pas surprise des piètres activités obtenues ? Quel rapport entre les éponges et le paludisme ? Trois années de financement sur l'argent public pour ça ?! Est-ce que l'activité contre le paludisme ne serait pas un prétexte pour faire ces synthèses inutiles et polluantes ? Au passage, cette personne n'a que très vaguement entendu parler d'ethnopharmacologie, l'étude des pharmacopées et techniques médicales traditionnelles (à voir la pharmacopée animale), qui est pourtant la source d'inspiration la plus pragmatique que je connaisse...

Exemple 2 : le devenir d'une molécule à l'activité intéressante

Un chercheur synthétise, lui aussi, des molécules pour lutter contre un agent pathogène choisi. Par chance, l'une d'entre elles possède une activité très intéressante, meilleure que celle des molécules de référence. C'est un bon candidat médicament. Malheureusement, la recherche s'arrête là et la molécule tombera peut-être dans l'oubli : pas de brevet, pas de phase de tests biologiques. Pourquoi ? Parce que le financement ANR (Agence Nationale pour la Recherche) a pris fin alors que le chercheur n'a pas compris le mécanisme d'action de sa molécule. Il passe donc à autre chose... J'en reste sans voix... Au diable le mécanisme ! La molécule a une bonne activité, n'est-ce pas ce qui compte ? Est-il conscient du gâchis que cela représente ?

Et il y aurait encore beaucoup à dire... Je suis contre les coupes budgétaires imposées à la recherche publique, mais si seulement les financements pouvaient être répartis à meilleur escient... Un certain nombre de chercheurs académiques vivent dans un monde à part, bercés par des pratiques traditionnelles bien trop éloignées des besoins de l'innovation industrielle. Trop peu contribuent aux avancées technologiques, dont nous, grand public, pourrons bénéficier dans quelques années. Imaginons la vitesse de ces avancées si nos chercheurs du publics faisaient preuve d'un plus grand pragmatisme !

Références

Cet article n'appelle aucune référence, sachant qu'il s'agit là de ma seule opinion personnelle. Par respect pour mes collègues chercheurs (j'en ai, malgré nos différents), je ne citerai ni le colloque en question, ni les personnes pointées en exemple.

Wikipedia : biomolécules et chimie verte.

Photo : Little Jars par Chelsea K distribuée sous licence CC BY-NC-ND 2.0

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