Quand la recherche s'inspire de la pharmacopée animale

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Chimpanzée

La diversité du vivant est une immense bibliothèque. Elle nous offre une quantité insondable de connaissances, en particulier dans le domaine de la santé : la majorité de nos médicaments sont d'origine ou d'inspiration naturelle. Les pharmacopées traditionnelles peuvent être une importante source de connaissance. De façon plus atypique, l'humanité a aussi beaucoup à appendre de l'observation des comportements d'automédication animale. Voilà pourquoi il est primordial de protéger la biodiversité et les écosystèmes.


De nombreuses observations d'automédication animale

Lors d'un précédent article, j'avais illustré la façon dont les propriétés observées chez les êtres vivants pouvaient inspirer la recherche médicale. Cette fois-ci, je me concentre plutôt sur les connaissances détenues par les animaux eux-mêmes. En effet, l'évolution a conféré à de nombreux animaux la capacité innée à soulager leurs maux. On appelle cela la zoopharmacognosie ("zoo" = animal, "pharma" = médicament, "gnosie" = connaissance).

Les cas d'automédication dans le règne animal ne sont pas rares. Même nos animaux de compagnie en usent régulièrement : chiens et chats ingèrent de l'herbe pour se purger l'estomac et se débarrasser d'un inconfort digestif. Pour soulager leurs troubles de la digestion, les chimpanzés ingèrent des plantes antiparasitaires, les aras mangent de l'argile. Certains oiseaux incorporent des végétaux frais, savamment choisis, dans la construction de leurs nids pour protéger leur progéniture des parasites.

D'autres exemples d'automédication animale sont plus surprenants. Ainsi, les éléphantes ingèrent des plantes de la famille des boraginaceae pour déclencher la mise bas (après plus de 20 mois de gestation, on peut comprendre...). Ce remède est également utilisé par les femmes de la région. Des femelles lémuriens mangent du tamarin et des écorces pour favoriser la lactation. Plus de 200 espèces d'oiseaux des régions tempérées pratiquent le "formicage" : ils se frottent énergiquement le plumage avec des fourmis écrasées. Ce comportement pourrait avoir un but anti-parasitaire en déposant sur les plumes l'acide formique sécrété par l'insecte. Et la liste ne s'arrête pas là...


La recherche apprend des chimpanzés

Le premier comportement d'automédication chez les chimpanzés a été rapporté en 1977 par Eichard Wrangham, un anthropologue de l'université de Harvard. Il a observé des singes ingurgiter certaines feuilles rugueuses, sans les mâcher. En fait, ce comportement a un effet antiparasitaire démontré.

Depuis plus de 15 ans, Sabrina Krief, une primatologue du Muséum National d'Histoire Naturelles, observe le comportement et l'état de santé des chimpanzés du parc national de Kibale en Ouganda. Lorsqu'ils sont malades, ces singes ingèrent des plantes qui ne font pas partie de leur régime alimentaire habituel. Ce comportement s'accompagne d'une amélioration de leur état de santé après quelques jours. Il n'est pas rare que ces mêmes ingrédients soient aussi utilisés en médecine traditionnelle dans les villages voisins.

L'équipe de recherche récolte des échantillons de ces feuilles, écorces, tiges, fleurs ou fruits appartenant à la pharmacopée des chimpanzés et analyse leur activité biologique en laboratoire à l'Institut de chimie des substances naturelles, à Gif-sur-Yvette. C'est ainsi que, parmi les métabolites secondaires de ces végétaux (tanins, lignine, flavonoïdes, alcaloïdes, terpènes...), des substances actives ont pu être identifiées : antimicrobienne, vermifuges, anti-ulcéreuses, anticancéreuses et même anti-paludisme. De plus, les chimpanzés choisissent préférentiellement les feuilles des jeunes arbres, qui se sont révélées plus riches en composés actifs et, par conséquent, d'efficacité accrue.


La zoopharmacognosie, richesse de la biodiversité

Les chimpanzés sont largement menacés par l'activité humaine. Pourtant, ces proches parents de l'Homme sont une mine d'information pour l'humanité. Ils partagent de nombreux agents pathogènes avec l'Homme. Dans le cas du paludisme, par exemple, ils sont porteurs d'un parasite proche de celui qui infecte l'Homme, mais la maladie est bien moins virulente chez le chimpanzé. Serait-ce grâce à l'action préventive d'une consommation régulière de végétaux présentant une forte activité antipaludéenne.

En plus de son potentiel médical considérable, la zoopharmacognosie peut aussi nous amener à réviser notre mode d'agriculture. En effet, les animaux d'élevages sont capables de traiter eux-mêmes leurs maladies, pourvu qu'ils aient accès aux substances adéquates. La compréhension et l'application de leurs techniques d'automédication pourraient radicalement diminuer l'utilisation d'antibiotiques, d'insecticides ou de soins vétérinaires.

Préserver la biodiversité, c'est préserver sa valeur et son gisement de connaissances. Il est important de ne pas simplement sauvegarder les espèces isolées, mais les écosystèmes dans leur ensemble, avec leurs nombreuses interactions inter-espèces. Qui sait quelle quantité de connaissances sont déjà perdues par l'inconscience de l'humanité.

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